Note sur Feu pâle de Vladimir Nabokov.

De la même façon qu'on ne se lance pas du haut d'un pont dans la Seine sans savoir nager, je ne me lancerai dans la critique de Feu pâle de Vladimir Nabokov. Mais donnerai en revanche un aperçu de cette œuvre d'une “originalité parfaite” (Mary McCarthy) à la lecture de la citation suivante :

“La consommation d’un aliment tripoté par un autre de mes semblables m’est, comme je l’expliquai aux convives rubiconds, aussi répugnante que l’idée de manger une créature humaine, y compris — je baissai la voix — la plantureuse étudiante à queue de cheval qui prenait notre commande et léchait son crayon.” (Folio, p. 49)

(Outre le fait que l'entrée NABOKOV de mon encyclopédie nous informe que l'auteur de Lolita est, comme Borges, “né en 1899”, elle nous apprend également que l’œuvre du “plus grand écrivain Russe puis Américain du vingtième siècle” est traversée de “narrateurs déviants”. Humbert Humbert est cité en exemple, ainsi que Charles Kinbote (narrateur de Feu pâle), philologue solitaire, à la vérité fou pédant se faisant passé pour le roi en exil de la Zembla”.)

Les thèmes abordés par la citation retranscrite sont : — la mono-maniaquerie du narrateur (ici alimentaire, précisons que Kinbote est végétarien), — le cannibalisme et — le désir sexuel (à travers l'intérêt que portent les vieux universitaires pour une étudiante). Au delà de la jubilation esthétique procurée par la mise en connivence de tous ces thèmes,  signalons l'importance de chacun d'entre-eux à l'échelle du roman : rien n'est gratuit chez Nabokov. À titre d'exemple, la mention du cannibalisme paraît totalement arbitraire à ce stade de la lecture ; or, cent pages plus en profondeur dans le roman, le thème réapparaît lorsque le narrateur évoque les coutumes des Zembliens.

Feu pâle plaira à tout lecteur lassé de ne pas trouver beaucoup d'audace formelle dans les romans à succès classiques et contemporains. Je termine en signalant que Nabokov est l'un des écrivains favoris de Jeff VanderMeer et que, sans doute, son chef-d’œuvre La Cité des saints et des fous doit un peu à Feu pâle. [Toutes les notes littéraires]

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